Claviers, Cordes frottées, Cordes pincées
La basse-continue est pour nous une pratique de la plus haute importance. Nous devons non seulement nous y exercer avec assiduité, mais aussi y consacrer une part de nos recherches d’interprètes.
Programme pédagogique
En effet la basse-continue est, et a toujours été une partie primordiale de la vie quotidienne du claveciniste. Négliger la basse-continue, ce serait par conséquent s’enfermer dans la tour d’ivoire d’un rapport à la musique solitaire et anachronique, et risquer par là de n’être qu’un assez mauvais interprète, faute d’avoir expérimenté le rapport à la musique des auteurs que nous admirons.
La basse-continue fait apparaître un rôle fascinant des instruments à claviers, qui est d’établir une ordonnance de toute la matière musicale. La basse-continue organise non seulement les structures rythmiques et harmoniques sur et contre quoi se déploie la rhétorique musicale et ses accents, mais aussi, l’espace sonore même où vont pouvoir se déployer les affects et les couleurs, car elle manifeste une échelle sonore, déterminée par les qualités de l’accord du clavier. La basse-continue établit de façon essentielle les fondements (fondamento) de la musique que sont le temps et le son. Elle est caractéristique de l’art de l’époque baroque, fondé sur l’organisation puissante de structures nettes et hiérarchisées.
Dès que la pratique de la basse-continue se perfectionne et se codifie, elle est présentée un peu partout comme la matière première à travers laquelle un musicien apprend à maîtriser le langage musical. Aujourd’hui encore, il paraît évident que la pratique de la basse-continue contient tous les ingrédients d’une parfaite formation musicale. On apprend à lire les notes et à les inventer. On découvre le répertoire, on apprend l’harmonie et l’invention mélodique. On apprend les techniques de composition en acquérant l’indispensable familiarité des formules et des tours de main qui constituent la matière première de l’art musical déployé depuis le dix-septième jusqu’au moins le milieu du dix-neuvième siècles. Quoi de plus important pour un musicien interprète que développer une intelligence de compositeur, que comprendre ce qu’il joue ? Ce à quoi tendent les différents mouvements de musique historiquement informés pourrait se résumer à cela.
Toutefois, on spécule beaucoup, au sujet de la basse-continue. On essaie de reconstituer une pratique, et rien n’est plus difficile. Aussi se pose-t-on trop souvent la question du comment le faire ? qui oblitère celle, déterminante, du pourquoi le faire ? Or le problème de la basse-continue est double : théorique et pratique. Il recouvre une double compétence, artistique et scolaire, une double fonction, musicale et pédagogique. Les choses sont semblables à ce qui se passe dans l’étude d’une langue étrangère. Pendant des mois et des années, on fait des exercices de grammaire, on apprend des listes de vocabulaire, on se livre à de la pratique plus ou moins contrôlée. Et puis, il faut voyager, il faut aller dans les pays lointains, il faut descendre dans la rue. Une autre réalité apparaît alors, dans toute sa splendeur – ou dans toute son abomination. Certains des meilleurs élèves n’osent pas ouvrir la bouche et ne comprennent pas un mot. Quelques cancres, malins comme des singes, guidés par un instinct mystérieux, se débrouillent. Une certaine confiance, un certain sourire, une certaine souplesse sont indispensables.
Confiant dans la qualité de la préparation suivie par ailleurs à quatre voix régulières par les clavecinistes, je chercherai à développer la qualité de leur jeu d’ensemble, en termes de souplesse et d’intégration aussi fusionnelle que possible à un groupe de musiciens, en éclairant toujours plus précisément quelle peut y être leur fonction. Comment coller au plus près aux textures, aux mots, aux dynamiques, aux affects ? Comment soutenir avec force, en jouant à pleines mains, sans couvrir, sans déranger ? Comment, malgré la précision du clavecin, développer la liberté de complicités par quoi la rhétorique baroque puisse déployer complètement son indispensable imprévisibilité ? Il faut beaucoup de pratique, de pratique éclairée : le département de musique ancienne du Conservatoire royal de Bruxelles offre d’abondance les situations indispensables à un entraînement efficace.
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